16

La peur le lacéra comme une griffe.

Mais il était trop tard. Svedberg avait déjà ouvert la porte. Dans la fraction de seconde qui suivit, pendant laquelle la peur avait remplacé le temps, Wallander attendit l’explosion. Mais tout ce qu’on entendit fut le léger raclement de la main de Svedberg cherchant l’interrupteur à tâtons. Après coup, Wallander eut un peu honte de sa propre réaction. Pourquoi Runfeldt aurait-il protégé son local avec une charge explosive ?

Svedberg alluma. Ils entrèrent l’un derrière l’autre. L’unique éclairage provenait d’une série de lucarnes étroites situées au niveau du trottoir. Wallander remarqua aussitôt qu’elles étaient équipées de barreaux intérieurs. C’était inhabituel. Gösta Runfeldt avait dû les faire installer à ses propres frais.

La pièce était aménagée en bureau. Il y avait une table de travail. Des classeurs le long des murs. Une cafetière électrique et quelques tasses rangées sur un torchon, sur une autre table, contre le mur. Il y avait aussi un téléphone, un fax et une photocopieuse.

— On y va ou on attend Nyberg ? demanda Svedberg.

Wallander réfléchissait. Il avait entendu la question, mais ne répondit pas tout de suite. Il essayait encore de comprendre ce que signifiait sa première impression. Pourquoi Gösta Runfeldt avait-il loué cette pièce et tenu une comptabilité séparée ? Pourquoi Vanja Andersson ignorait-elle son existence ? Et surtout : à quoi lui servait-elle ?

— Pas de lit, commenta Svedberg. Ce n’est donc pas un nid d’amour.

— Aucune femme ne se sentirait très inspirée dans un endroit pareil, dit Ann-Britt Höglund.

Wallander n’avait toujours pas répondu à la question de Svedberg. Le plus important était sans aucun doute de savoir pourquoi Gösta Runfeldt avait gardé le secret sur l’existence de ce bureau. Car c’était bien un bureau. Aucun doute là-dessus.

Il jeta un regard circulaire et constata qu’il y avait une autre porte. Il fit un signe de la tête à Svedberg, qui s’avança et abaissa la poignée. La porte n’était pas fermée à clé. Il l’ouvrit et jeta un coup d’œil.

— On dirait un labo photo, dit Svedberg. Avec tout l’équipement.

Au même instant, Wallander se demanda s’il n’existait pas tout compte fait une explication simple et logique à l’existence de ce local. Gösta Runfeldt prenait beaucoup de photos. Ils avaient pu s’en rendre compte dans son appartement. Il possédait une vaste collection, de photographies d’orchidées du monde entier. On voyait rarement des êtres humains sur ces photos, qui étaient le plus souvent en noir et blanc — alors même que les couleurs magnifiques de ces fleurs auraient eu de quoi séduire un photographe.

Wallander et Ann-Britt Höglund s’étaient avancés pour jeter un regard par-dessus l’épaule de Svedberg. C’était un petit labo, en effet. Il n’était pas nécessaire d’attendre Nyberg. Ils pouvaient examiner l’endroit par eux-mêmes.

En tout premier lieu, Wallander chercha une valise. Mais il n’y en avait pas. Il s’assit dans le fauteuil et commença à feuilleter les documents posés sur le bureau pendant que Svedberg et Ann-Britt Höglund s’occupaient des classeurs. Wallander se rappela vaguement que Rydberg, il y a très longtemps, au commencement du monde, au cours de l’une des longues soirées qu’ils passaient ensemble sur son balcon à boire du whisky, avait dit que le travail d’un policier ressemblait un peu à celui d’un expert-comptable. L’un et l’autre consacraient une grande partie de leur temps à feuilleter des papiers. Dans ce cas, pensa Wallander, je suis en train de contrôler les comptes d’un mort, dans le bilan duquel figure un bureau secret dans Harpegatan, à Ystad. Wallander ouvrit le premier tiroir du bureau. Il contenait un petit ordinateur portable. Les capacités de Wallander dans ce domaine étaient réduites. Même pour se servir du sien, dans son bureau au commissariat, il devait souvent demander l’aide d’un collègue. Mais Svedberg et Ann-Britt Höglund avaient tous les deux l’habitude des ordinateurs et les considéraient comme un outil de travail parmi d’autres.

— Voyons ce qui se cache là-dedans, dit-il en le posant sur la table.

Ilse leva. Ann-Britt Höglund prit sa place dans le fauteuil. Il y avait une prise à côté du bureau. Elle ouvrit l’ordinateur et le mit en marche. L’écran s’éclaira. Svedberg fouillait encore dans les classeurs. Elle commença à pianoter.

— Pas de code, murmura-t-elle. Il s’ouvre.

Wallander se pencha pour mieux voir. Il était si près qu’il perçut la trace d’un parfum discret. Il pensa à ses yeux. Il ne pouvait plus attendre. Il lui fallait des lunettes.

— C’est un registre, dit-elle. Différents noms de personnes.

— Regarde si Harald Berggren y figure, dit Wallander.

Elle leva la tête, surprise.

— Tu crois ?

— Je ne crois rien. Mais on peut toujours essayer.

Svedberg avait abandonné ses classeurs et rejoint Wallander. Elle chercha dans le registre. Puis elle secoua la tête.

— Holger Eriksson ? proposa Svedberg.

Wallander acquiesça. Elle chercha. Rien.

— Choisis un nom au hasard dans la liste.

— Nous avons quelqu’un du nom de Lennart Skoglund, dit-elle. On essaie ?

— Mais c’est Nacka ! s’exclama Svedberg.

Ils le dévisagèrent sans comprendre.

— C’était un joueur de foot célèbre. Il s’appelait Lennart Skoglund. On le surnommait Nacka. Vous avez quand même entendu parler de lui !

Wallander hocha la tête. En revanche, le nom n’évoquait rien pour Ann-Britt Höglund.

— C’est un nom assez courant, dit Wallander. Regardons.

Elle fit apparaître le texte à l’écran. Il était très court. Wallander réussit à le lire en plissant les yeux.

Lennart Skoglund. Commencé 10 juin 1994. Terminé 19 août 1994. Pas de suite. Affaire classée.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Svedberg. Que signifie « affaire classée » ? Quelle affaire ?

— Ça aurait presque pu être écrit par nous, remarqua Ann-Britt Höglund.

Au même instant, Wallander entrevit l’explication possible. Il pensa au matériel acheté par correspondance. Au labo photo. Au bureau secret. Cela paraissait peu vraisemblable. Mais parfaitement plausible. Le registre qu’ils avaient sous les yeux semblait le confirmer.

Wallander se redressa.

— Finalement, Gösta Runfeldt ne s’intéressait peut-être pas qu’aux orchidées. On peut se demander s’il n’était pas aussi ce qu’on appelle communément un détective privé.

On pouvait envisager de nombreuses objections. Mais Wallander voulait suivre la piste jusqu’au bout, tout de suite.

— Je crois que j’ai raison, poursuivit-il. Je propose que vous vous mettiez à deux pour contredire mon hypothèse. Examinez soigneusement tout ce que vous trouverez ici. Ouvrez les yeux et n’oubliez pas Holger Eriksson. De plus, je veux que l’un de vous prenne contact avec Vanja Andersson. Sans le savoir, elle a peut-être vu ou entendu des choses liées à cette activité. Moi, je retourne au commissariat pour parler aux enfants de Gösta Runfeldt.

— Et la conférence de presse de dix-huit heures trente ? demanda Ann-Britt Höglund. J’ai promis d’y assister.

— Il est plus important que tu restes ici.

Svedberg tendit ses clés de voiture à Wallander, qui fit un geste de dénégation.

— Je vais chercher la mienne, dit-il. J’ai besoin de bouger.

Une fois dans la rue, il regretta aussitôt. Le vent soufflait fort et il faisait de plus en plus froid. Il hésita un instant à rentrer chez lui avant toute chose, pour prendre un pull. Mais il renonça. Il était pressé. De plus, il était inquiet. Ils faisaient de nouvelles découvertes. Mais elles ne cadraient pas avec les autres données de l’enquête. Pourquoi Gösta Runfeldt aurait-il été détective privé ? Wallander marchait vite. Une fois dans sa voiture, il découvrit en mettant le contact que le voyant rouge était allumé. Il n’avait plus d’essence. Mais il ne prit pas la peine de s’arrêter à une station-service. L’inquiétude le rendait impatient.

Il parvint au commissariat peu avant seize heures trente. Ebba lui tendit une pile de messages téléphoniques qu’il fourra dans la poche de sa veste. Arrivé dans son bureau, il commença par appeler Lisa Holgersson, qui lui confirma que la conférence de presse aurait lieu à dix-huit heures trente. Wallander promit de s’en occuper. Il faisait cela sans plaisir. Il avait trop tendance à s’irriter de ce qu’il considérait comme des questions pressantes et pleines d’insinuations de la part des journalistes. À plusieurs reprises, il y avait eu des plaintes relatives à son manque de coopération, émanant des plus hautes instances de la police à Stockholm. C’était d’ailleurs cela qui avait fait comprendre à Wallander qu’il était connu au-delà du cercle étroit de ses collaborateurs et amis. Sa notoriété était nationale, qu’il le veuille ou non.

Wallander fit part à Lisa Holgersson de la découverte du local de Gösta Runfeldt. Dans l’immédiat cependant, il passa sous silence l’idée que Runfeldt aurait pu consacrer une partie de son temps à des activités de détective. Après avoir raccroché, il appela Hansson. La fille de Gösta Runfeldt était dans son bureau. Ils décidèrent de se retrouver brièvement dans le couloir.

— J’ai laissé repartir le fils, dit Hansson. Il loge à l’hôtel Sekelgården.

Wallander hocha la tête. Il savait où se trouvait cet hôtel.

— Ça a donné quelque chose ?

— Pas vraiment. On peut dire qu’il a confirmé l’image d’un homme passionné par les orchidées.

— Et la mère ? La femme de Runfeldt ?

— Un accident tragique. Tu veux les détails ?

— Pas maintenant. Que dit la fille ?

— Je m’apprêtais à commencer l’entretien. J’ai passé beaucoup de temps avec le fils. J’essaie de faire les choses à fond. Au fait, le fils habite à Arvika et la fille à Eskilstuna.

Wallander jeta un coup d’œil à sa montre. Seize heures quarante-cinq. Il devait préparer la conférence de presse. Il pouvait néanmoins consacrer quelques minutes à la fille.

— Ça te dérange si je lui pose quelques questions ?

— Pourquoi ça me dérangerait ?

— Je n’ai pas le temps de t’expliquer tout de suite. Mais les questions vont sans doute te paraître bizarres.

Ils entrèrent dans le bureau de Hansson. La femme assise dans le fauteuil des visiteurs était jeune. Wallander lui aurait donné vingt-trois ou vingt-quatre ans, au plus. Il crut aussi déceler une ressemblance physique avec le père. Elle se leva à leur entrée. Wallander sourit et lui serra la main. Hansson s’adossa à la porte pendant que Wallander s’asseyait derrière le bureau. Le fauteuil paraissait neuf. Comment Hansson s’y était-il pris pour obtenir un nouveau fauteuil ? Le sien était en très mauvais état.

Hansson avait noté un nom sur un bout de papier : Lena Lönnerwall. Wallander leva les yeux vers Hansson qui fit un signe de tête affirmatif. Il ôta sa veste et la posa par terre, à côté du fauteuil. Elle suivait tous ses gestes du regard.

— Tout d’abord, dit-il, permettez-moi de vous présenter mes condoléances.

— Merci.

Wallander remarqua qu’elle paraissait posée. Il eut la nette impression qu’elle n’allait pas fondre en larmes, et cela le soulagea.

— Vous vous appelez Lena Lönnerwall et vous habitez à Eskilstuna, poursuivit-il. Vous êtes la fille de Gösta Runfeldt.

— Oui.

— L’inspecteur Hansson prendra tout à l’heure tous les autres renseignements personnels, qui sont malheureusement indispensables. Je n’ai que quelques questions à vous poser. Êtes-vous mariée ?

— Oui.

— Quelle est votre profession ?

— Je suis entraîneuse de basket-ball.

Wallander considéra un instant cette réponse.

— Cela signifie que vous êtes professeur d’éducation physique ?

— Cela signifie que je suis entraîneuse de basket-ball.

Wallander hocha la tête et laissa à Hansson les autres questions relatives à ce sujet. Mais c’était la première fois qu’il se trouvait en face d’une femme entraîneuse de basket-ball.

— Votre père était fleuriste ?

— Oui.

— Toute sa vie ?

— Dans sa jeunesse, il était en mer. Il a cessé de naviguer quand il s’est marié avec maman.

— Si j’ai bien compris, votre mère s’est noyée ?

— Oui.

La courte hésitation n’avait pas échappé à Wallander. Son attention s’aiguisa aussitôt.

— Quand cela s’est-il produit ?

— Il y a une dizaine d’années. Je n’avais que treize ans à l’époque.

Elle était tendue. Wallander poursuivit avec prudence.

— Pouvez-vous me dire un peu plus en détail ce qui s’est passé ? Où cela s’est-il produit ?

— Est-ce qu’il y a vraiment un rapport avec la mort de mon père ?

— La reconstitution chronologique fait partie du travail de base de la police, dit Wallander sur un ton qu’il espérait plein d’autorité.

Hansson, qui se tenait toujours appuyé à la porte, lui jeta un regard surpris.

— Je ne sais pas grand-chose, dit-elle.

Pas vrai, pensa Wallander. Tu sais, mais tu n’as pas envie d’en parler.

— Dites-moi ce que vous savez.

— C’était en hiver. Pour une raison que j’ignore, ils sont partis en excursion à Älmhult. Un dimanche. Ils sont sortis sur le lac gelé. La glace a cédé. Papa a essayé de la sauver. Mais c’était impossible.

Wallander ne réagit pas. Il réfléchissait à ce qu’elle venait de dire. Quelque chose avait effleuré un autre élément de l’enquête. Il finit par comprendre de quoi il s’agissait. Ce n’était pas lié à Gösta Runfeldt, mais à Holger Eriksson. Dans son cas, il s’agissait d’un trou dans la terre. Dans le cas de la mère de Lena Lönnerwall, d’un trou dans la glace. Tous deux étaient tombés. L’instinct policier de Wallander lui disait qu’il y avait là un lien. Mais lequel ? Il ne le savait pas. Il ne savait pas davantage pourquoi la femme assise en face de lui ne voulait pas évoquer la mort de sa propre mère. Il laissa le sujet de l’accident et passa sans détour à la question principale.

— Votre père était fleuriste. Il avait aussi la passion des orchidées.

— C’est le premier souvenir que j’ai de lui. La façon dont il nous parlait des fleurs, à mon frère et à moi.

— D’où lui venait cette passion ? Elle le considéra avec étonnement.

— D’où vient la passion ? Peut-on répondre à cela ? Wallander secoua la tête sans répondre.

— Saviez-vous que votre père était détective privé ? Hansson tressaillit. Wallander ne quittait pas des yeux la femme assise en face de lui. Sa surprise lui parut sincère.

— Mon père aurait été détective privé ?

— Oui. Vous le saviez ?

— Ce n’est pas possible.

— Pourquoi ?

— Je ne comprends pas. Je ne sais même pas ce qu’est au juste un détective privé. Il en existe vraiment en Suède ?

— C’est une question qu’on peut se poser, dit Wallander. Mais votre père consacrait de toute évidence une partie de son temps à des activités de détective exerçant à titre privé.

— Comme Ture Sventon ? C’est le seul détective suédois que je connaisse.

— Je ne parle pas de bande dessinée. Je parle sérieusement.

— Moi aussi. Je n’ai jamais entendu dire que mon père se serait livré à une chose pareille. Que faisait-il ?

— Il est trop tôt pour répondre à cette question. Wallander était maintenant convaincu qu’elle ignorait tout de l’activité secrète de son père. Son hypothèse était peut-être erronée. Mais il était intimement persuadé du contraire : la découverte du deuxième bureau de Gösta Runfeldt représentait une percée dont ils ne pouvaient prévoir d’emblée toutes les conséquences. La chambre secrète de Harpegatan ne les conduirait peut-être qu’à d’autres chambres secrètes. Mais Wallander avait le sentiment que cette découverte secouait l’enquête tout entière. Un séisme à peine perceptible venait d’avoir lieu. Tout s’était mis en mouvement.

Il se leva.

— C’était tout — il lui tendit la main. Nous aurons certainement l’occasion de nous revoir.

Elle le considéra gravement.

— Qui a fait cela ? demanda-t-elle.

— Je ne sais pas. Mais je suis convaincu que nous allons retrouver celui ou ceux qui ont tué votre père.

Hansson le suivit dans le couloir.

— Détective privé, fit-il. C’est une blague ?

— Non. Nous avons découvert l’existence d’un bureau secret. Tu en sauras plus tout à l’heure.

Hansson acquiesça.

— Ture Sventon n’était pas un personnage de bande dessinée, dit-il ensuite. C’était une série de bouquins.

Wallander était déjà parti. Il alla chercher un café et ferma la porte de son bureau. Lorsque le téléphone sonna, il décrocha et posa le combiné sur la table sans répondre. S’il avait eu le choix, il aurait annulé la conférence de presse. Avec une grimace, il prit son bloc-notes et fit une liste des principaux éléments qu’il pouvait communiquer aux journalistes.

Il se pencha en arrière et regarda par la fenêtre. Le vent se déchaînait au-dehors.

Si le meurtrier parle un langage, pensa-t-il, nous pourrions essayer de lui répondre. Si, comme je le crois, il a voulu montrer de quoi il était capable, nous pourrions lui signaler que nous avons bien vu ; mais que cela n’a pas suffi à nous faire peur.

Il jeta encore quelques notes sur le papier. Puis il se leva et se rendit dans le bureau de Lisa Holgersson. Il lui exposa brièvement sa pensée. Elle l’écouta avec attention, puis hocha la tête. Ils allaient suivre sa proposition.

 

La conférence de presse devait avoir lieu dans la plus grande salle de réunion du commissariat. À son entrée, Wallander eut le sentiment de retrouver l’ambiance de l’été, et la conférence de presse tumultueuse qu’il avait quittée dans un état de rage non dissimulé. Il reconnaissait la plupart des visages.

— Je suis contente que tu t’en charges, murmura Lisa Holgersson.

— C’est comme ça, répondit Wallander. Quelqu’un doit le faire.

— Je fais juste l’introduction, dit-elle. Après, c’est à toi.

Ils prirent place sur l’estrade. Lisa Holgersson souhaita la bienvenue à tous et laissa la parole à Wallander. Celui-ci constata qu’il transpirait déjà.

Il commença par un compte rendu détaillé des meurtres de Holger Eriksson et de Gösta Runfeldt, en développant un certain nombre de détails choisis et en donnant son point de vue personnel : ces crimes étaient les plus violents auxquels ses collègues et lui aient jamais été confrontés. Il omit cependant de leur faire part de la découverte que Gösta Runfeldt avait vraisemblablement exercé une activité secrète en tant qu’enquêteur privé. Il ne dit rien non plus de l’homme qui avait autrefois servi comme mercenaire dans une guerre africaine, sous le nom de Harald Berggren.

En revanche, il leur dit tout autre chose. Ce dont il avait au préalable convenu avec Lisa Holgersson.

Il dit que la police disposait d’une piste sérieuse. Il ne pouvait donner de détails. Mais ils suivaient des indices précis, qu’il était prématuré de divulguer. Pour des raisons évidentes d’efficacité.

Cette pensée lui était venue au moment où il avait senti l’enquête bouger — un mouvement de fond, presque indécelable ; pourtant il l’avait clairement perçu.

Sa pensée était très simple.

Lorsqu’un tremblement de terre se produit, les gens fuient. Ils se dépêchent de quitter l’épicentre. Le meurtrier — les meurtriers ? — voulait que le monde reconnaisse le caractère sadique et prémédité de ses actes. À présent, les enquêteurs pouvaient confirmer qu’ils avaient bien vu. Mais ils pouvaient aussi préciser leur réponse : ils en avaient peut-être vu plus que prévu.

Wallander voulait mettre le meurtrier en mouvement. La proie mobile était plus facile à repérer que la proie immobile tapie dans l’ombre.

Évidemment, cela pouvait tout aussi bien provoquer l’effet contraire. La proie pouvait se rendre invisible. Pourtant, il lui semblait que ça valait le coup d’essayer. De plus, il avait obtenu l’appui de Lisa Holgersson, alors même que cela impliquait de faire une entorse à la vérité. Ils ne disposaient d’aucune piste. Seulement de données fragmentaires et incohérentes.

Wallander se tut pour laisser place aux questions. La plupart d’entre elles étaient prévisibles. Il les avait déjà entendues, et il les entendrait à nouveau aussi longtemps qu’il serait policier. Il y répondit comme d’habitude.

Ce ne fut que vers la fin, alors que Wallander commençait à s’impatienter et que Lisa Holgersson lui faisait signe de conclure, que la conférence de presse prit une tournure tout à fait inattendue. L’homme qui leva la main pour demander la parole se trouvait au fond de la salle, dans un coin. Wallander ne l’avait pas vu et s’apprêtait à finir lorsque Lisa Holgersson lui fit remarquer discrètement qu’il y avait encore une question.

— Je représente le journal Le Rapporteur, commença l’homme. J’ai une question que j’aimerais bien vous poser.

Wallander chercha dans sa mémoire. Il n’avait jamais entendu parler d’un journal de ce nom. Son impatience grandissait.

— Quel journal avez-vous dit ?

— Le Rapporteur.

Wallander perçut un mouvement de malaise dans la salle.

— Je dois avouer que je n’en ai jamais entendu parler. Quelle était la question ?

— Le Rapporteur est l’héritier d’une longue tradition, répliqua l’homme, imperturbable. Son nom est celui d’un journal satirique et critique du début du XIXe siècle. Notre premier numéro doit paraître prochainement.

— Une seule question, dit Wallander. Quand vous aurez publié votre premier numéro, je répondrai à deux questions.

Des rires fusèrent dans la salle. Mais l’homme resta impassible. Il avait quelque chose d’un prédicateur. Ce futur Rapporteur était peut-être d’inspiration religieuse. Ou crypto-religieuse. La nouvelle spiritualité a fini par gagner Ystad, pensa Wallander. La plaine de l’ouest est conquise, maintenant c’est au tour de l’est.

— Comment la police d’Ystad réagit-elle à la décision des habitants de Lödinge d’instaurer une milice citoyenne ?

Wallander avait du mal à distinguer le visage de l’homme à cette distance.

— Je n’ai pas entendu dire que les habitants de Lödinge avaient l’intention de commettre collectivement quelque bêtise que ce soit, répondit-il.

— Et pas seulement à Lödinge, poursuivit l’homme, comme s’il n’avait pas entendu. Il existe un projet d’organisation à l’échelle nationale, pour fédérer les milices locales. Une force de police populaire capable de protéger les citoyens. Qui se chargera de tout ce que la police néglige. Ou dont elle n’a pas l’énergie de s’occuper. L’un des points de départ serait la région d’Ystad.

Le silence s’était fait dans la salle.

— Et pourquoi ce privilège reviendrait-il à Ystad ? demanda Wallander, qui ne savait toujours pas s’il devait prendre cet homme au sérieux.

— En l’espace de quelques mois, il s’est produit plusieurs meurtres brutaux dans la région. Il faut reconnaître que la police a réussi à résoudre l’affaire de cet été. Mais on dirait que ça recommence. Les gens veulent vivre. Pour de vrai. Pas sous forme de souvenir chez les autres. La police suédoise a baissé les bras devant la criminalité, qui sort de son trou aujourd’hui. C’est pourquoi la milice citoyenne est la seule solution aux problèmes de sécurité qui se posent.

— Le fait que des particuliers se substituent à la loi n’a jamais résolu le moindre problème, dit Wallander. La police d’Ystad n’a qu’une réponse à donner à ce type d’initiative. Cette réponse est claire, univoque, et ne peut donner lieu à aucun malentendu. Toute initiative privée visant à constituer une force d’ordre parallèle sera considérée de notre côté comme illégale et sera vigoureusement combattue en tant que telle.

— Dois-je en conclure que vous êtes opposé à la milice citoyenne ? demanda l’homme.

Wallander voyait à présent nettement son visage pâle et émacié. Il décida de ne pas l’oublier.

— Oui, répondit-il. Cela signifie que nous sommes opposés à toute tentative de constituer une milice de citoyens.

— Vous ne vous interrogez pas sur ce que les gens de Lödinge vont penser de cette réaction ?

— Je m’interroge peut-être. Mais je n’ai pas peur de la réponse.

Wallander mit un terme rapide à la conférence.

— Tu penses qu’il était sérieux ? demanda Lisa Holgersson lorsqu’ils se retrouvèrent seuls dans la salle de réunion.

— Peut-être. Nous devrions rester vigilants sur ce qui se passe à Lödinge. Si les gens commencent à réclamer ouvertement une milice de citoyens, cela veut dire que la situation a changé. Cela peut nous causer des ennuis.

Il était dix-neuf heures. Wallander quitta Lisa Holgersson et retourna dans son bureau. Il avait besoin de réfléchir. Il ne se souvenait pas qu’une enquête lui eût jamais laissé aussi peu de temps pour réfléchir.

Le téléphone sonna. Il décrocha aussitôt. C’était Svedberg.

— Comment s’est passée la conférence de presse ?

— Un peu plus mal que d’habitude. Et vous ?

— Je pense que tu devrais venir. Nous avons trouvé un appareil photo contenant un rouleau de pellicule. Nyberg est avec nous. Nous avions l’intention de le développer.

— Pouvons-nous affirmer qu’il menait une double vie en tant qu’enquêteur privé ?

— Nous le pensons. Mais nous pensons aussi autre chose.

Wallander attendit, tous les sens en alerte.

— Nous croyons que l’appareil photo contient des images de son dernier client.

— J’arrive, dit Wallander.

Il quitta le commissariat sous la bourrasque. Les nuages se pourchassaient dans le ciel. En se dirigeant vers sa voiture, il se demanda si les oiseaux migrateurs se déplaçaient de nuit par un vent aussi fort.

Sur la route de Harpegatan, il s’arrêta pour prendre de l’essence. Il se sentait fatigué et vide. Il se demanda quand il aurait le temps de visiter une maison. Et de penser à son père. Il se demanda quand Baiba viendrait. Il consulta sa montre. Était-ce le temps ou sa vie qui passait ainsi ? Il était trop fatigué pour en décider. Il démarra. Sa montre indiquait dix-neuf heures trente-cinq.

Quelques minutes plus tard, il se gara dans Harpegatan et descendit au sous-sol.

La Cinquième Femme
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